Les ver(s)tiges de l'oubli

Le 26 avril 1986 à 1h23, le réacteur N° 4 de la centrale de Tchernobyl en Ukraine, explose, libérant d’importantes quantités d’éléments radioactifs dans l’atmosphère  et contaminant l’environnement et sa population. Le lendemain de la catastrophe, les 49 360 habitants de la ville de Pripyat, construite dans les années ’70 pour héberger les employés de la centrale nucléaire, sont évacués en 3 heures dans l'urgence. Un convoi de l’armée soviétique composé de chars et 1 225 autocars est mobilisé afin d'accélérer le processus. La consigne est donnée de ne rien emporter, les autorités ayant annoncé un retour sous 3 jours. Les cars chargés d’évacuer la population forment un convoi long de vingt kilomètres. En réalité, Pripyat est hautement radioactive et l'armée est chargée dans les jours qui suivent de détruire un grand nombre d'objets présents au sein des appartements et des bâtiments pour éviter qu'ils soient ensuite récupérés et que des personnes s'aventurent dans cette zone. Cette mesure a également pour but de dissuader les anciens habitants de Pripyat de s'y reloger illégalement.

Du 3 au 6 décembre 1991, je représente la Ville de Genève à Minsk, à l’atelier organisé par le Comité d’Etat à l’architecture et à la construction de la République de Biélorussie, sous les auspices de la Commission économique pour l’Europe des Nations Unies. Son but consiste à déterminer les meilleures stratégies et dispositifs tactiques pour la réinstallation de la population des territoires contaminés. Alors que l’accès à Tchernobyl est interdit à cette époque, je reviens en Suisse et garde de cette expérience un goût d’inachevé. Le lendemain de mon retour, le 8 décembre, les dirigeants russe, ukrainien et biélorusse signent un traité mettant fin à l'URSS. Depuis 2012, les visites du site de Tchernobyl commencent à s’organiser et en 2016 la construction du nouveau dôme de confinement métallique au-dessus du réacteur accidenté permet de réduire fortement les fuites de matières radioactives. Cette dernière information m’encourage à me rendre sur place et le 17 juillet de cette année je foule durant 2 jours le sol de ce territoire fantôme où le temps est comme suspendu.

Grâce à ma guide Lara, j’arpente au milieu du silence ce paradis blanc, photographie cette planète inhabitée où faune et flore s’y épanouissent de manière étonnante, parmi les restes d’une urbanisation à la soviétique… de la grande roue aux autos-tamponneuses en passant par la piscine municipale, le centre commercial, l’hôpital, une salle de classe, un jardin d’enfants… je m’y arrête prise par le vertige : par terre gisent les survivants de jours heureux… jouets cabossés, poupées inanimées… Ils sont les vestiges de l’oubli !

 

Rue des Marchandises 5 - Nyon